Liliane Kandel
: "Dans un monde qui a changé,
de nouvelles résistances à inventer"
LE MONDE | 07.03.09 | 16h07 • Mis à jour le 08.03.09 | 10h49
Le féminisme aujourd'hui ? Non seulement il n'est pas mort mais on peut dire que, d'une certaine manière, il a
gagné. Exactement comme Mai 68. Et, exactement comme Mai 68, il a induit des changements profonds, peut-être irréversibles de la société, des institutions, des façons de vivre et d'être au monde
- en même temps que des dérives, des détournements et des perversions. Reste qu'aujourd'hui, plus personne n'oserait se revendiquer "sexiste" ou "misogyne".
Dire "on a gagné" - et il faut mesurer l'immense chemin parcouru depuis les années 1960 - ne signifie pas évidemment pas que l'on a tout gagné (sur ce "tout", du reste, les conceptions
divergent). Des femmes meurent sous les coups de leur compagnon, la pauvreté, le chômage sont majoritairement féminins, les salaires restent inégaux, le temps consacré au travail domestique
encore plus, et les femmes députées ou PDG trop rares : tout cela est connu, dénoncé, combattu par les groupes féministes, parfois en vain, parfois victorieusement, et justifie que nombre d'entre
les militantes se définissent comme "toujours féministes".
Est-ce suffisant ? Est-on sûr que cela constitue ou continue ce que fut le Mouvement de libération des femmes ? Je vais me mettre beaucoup de monde à dos, mais il me semble que, s'il y a
aujourd'hui du féminisme (ou du pseudo-féminisme) partout, on peut se demander s'il y a encore un mouvement - au sens du mouvement des années 1970. On oublie trop souvent que celui-ci n'a pas été
seulement un mouvement social : de colère, de révolte, de solidarité retrouvée des femmes entre elles, mais aussi, et indissociablement, un mouvement de découverte permanente, de dévoilement,
c'est-à-dire de subversion et de renversement des paradigmes de pensée dominants. Et cela se joua sur tous les terrains, tous les modes d'expression, d'intervention, toutes les formes de
discours, des plus savants aux plus (apparemment) farfelus.
Prenons trois des slogans de l'époque.
"Travailleurs de tous les pays... qui lave vos chaussettes ?" C'était drôle. Des sociologues explorent, aujourd'hui encore, les modes complexes d'articulation du travail salarié et du travail domestique, "invisible".
"Une femme sans homme, c'est comme un poisson sans bicyclette." Une féroce mise en charpie de la fameuse "contrainte à l'hétérosexualité", sur laquelle tant d'encre a coulé depuis.
Et "je suis une
femme, pourquoi pas vous ?", qui fut une des facettes de la déconstruction du discours,
millénaire, de la différence des sexes, de sa naturalité.
Telle fut l'extraordinaire efficacité symbolique du Mouvement.
Les slogans avaient, alors, exactement la fonction du mot d'esprit selon Freud : et le rire des femmes fut sans doute un des rires les plus politiques, les plus philosophiques - et les plus
libérateurs - qui soient.
Mais voilà. On ne rit plus beaucoup aujourd'hui. D'abord, parce que l'effet de découverte, de connaissance, de subversion des paradigmes, la surprise joyeuse (et/ou le scandale) qui
l'accompagnait, a eu lieu : le travail est fait - et bien fait. Ensuite et surtout parce que le moment historique du rire est, sans doute, derrière nous. Pour le dire autrement : Mai 68, le
"MLF", furent des mouvements offensifs, de mise en question de nos sociétés, de leurs incohérences, de leurs hypocrisies, de leurs vices cachés. Et ces sociétés, d'une certaine manière, étaient
prêtes à les entendre. Mais l'offensive aujourd'hui n'est plus de notre fait. Les enjeux, les dangers mortels pour les femmes (et pas seulement pour elles) se sont déplacés ailleurs, sur de
nouvelles scènes, avec une tout autre violence, inimaginable autrefois. Par exemple, dans nos cités, où il est recommandé encore souvent de sortir voilée ou en jogging pour éviter harcèlements,
insultes - ou agressions (ce fut la force de Ni putes ni soumises de dévoiler, justement, le lourd silence sur ces situations). Mais aussi au niveau le plus élevé de la gouvernance
internationale, à l'ONU, où sous prétexte de lutte contre la "diffamation des religions", contre le blasphème, et au nom d'une incertaine "alliance des civilisations", l'on est en train d'imposer
peu à peu les motions les plus obscurantistes, les plus rétrogrades, les plus attentatoires aux libertés (et d'abord, à celles des femmes).
La violence machiste se transforme. Le monde est autre. De
nouvelles stratégies apparaissent, d'autres résistances s'inventent, d'autres analyses se font jour. Daniel Cohn-Bendit intitulait son livre Forget 68. La
fidélité ne serait-elle pas finalement de dire, nous aussi : "Forget MLF" ?
Liliane Kandel est sociologue et membre du comité de rédaction des Temps modernes, auteur de Féminismes et nazisme (éd. Odile Jacob) et coauteur des
"Chroniques du sexisme ordinaire" (Les Temps modernes, de 1973 à 1983).
Recueilli par Josyane Savigneau
Article paru dans l'édition du 08.03.09
Parlons Net
Parité dans les élites, débat sur le Net: le féminisme est-il mort?
Faut-il lutter contre les inégalités entre hommes et femmes au sein des partis et dans les élites ou dans la blogosphère et sur le Net? A l'occasion de la journée de la femme, Parlons net met
face à face Christine Fauré, chercheuse au CNRS et militante et féministe, et deux blogueuses indépendantes, Hypos et Laure Leforestier.
Christine Fauré est l'auteur d'une Encyclopédie politique et historique des femmes au PUF traduite dans plusieurs pays. Hypos discute de citoyenneté, de politique et d'engagement sur son blog et Laure Leforestier jette son regard sur l'actualité et la politique, notamment rouennaise sur le sien.
Les invitées de Parlons net étaient cette semaine interviewées par Marc Cohen, deCauseur.fr, Jérôme Bouin, du Figaro.fr, Sylvain Lapoix, de Marianne2.fr, le tout animé par David Abiker, de France Info.
Prise de son : Philippe Bredin et Allison Ascrizzi
Images: Jean-Michel Després et Maurice Lévy
Dimanche 08 Mars 2009 - 17:24
Sylvain Lapoix
MONDE 11/03/2009 À 06H54
http://www.liberation.fr/monde/0101553571-durban-ii-contre-les-femmes
Durban II contre les femmes
Annie Sugier présidente de la Ligue du Droit International des Femmes.
On oublie trop souvent les grandes manœuvres internationales dont les femmes font les frais au nom du retour en
force de la religion et du respect de la diversité culturelle. Un moment fort dont les Nations unies ont le secret sera Durban II. A l’image de ce qui s’est passé à la réunion de 2001,
le fait religieux - principalement islamique - sera présenté comme la solution à tous les conflits sociétaux et internationaux. La France doit se retirer de la conférence Durban II,
il en va de la démocratie et de l’avenir des femmes.
Depuis 1983, la Ligue du droit international des femmes, dont la fondatrice fut Simone de Beauvoir, a régulièrement dénoncé la manière dont les droits humains universels des femmes ont été remis en question au nom du multiculturalisme et du respect des religions et des civilisations. Elle constate un phénomène plus nouveau, le détournement de certaines revendications des organisations féministes, y compris au sein des institutions internationales, pour mieux faire taire les aspirations émancipatrices et universalistes des femmes.
Ainsi l’application de la charia est préconisée pour venir à bout de pratiques traditionnelles telles que les mutilations sexuelles, ou pour endiguer les violences conjugales. Quant à la prostitution et la traite des femmes, elles seraient censées disparaître si la polygamie était maintenue et que les femmes retrouvaient leur fonction maternelle dans la société. Même la parité et l’éducation des filles sont affirmées comme étant des objectifs portés par la charia.
En 2001, lors de la Conférence contre le racisme à Durban, les organisations de femmes, qui auraient dû pouvoir s’exprimer librement au cours de la conférence des ONG qui se tenait en marge des négociations gouvernementales, furent en fait muselées. Au niveau des Etats, ce fut pire encore, la République islamique d’Iran proposait tout simplement que le mot «femme» soit supprimé de l’ensemble du texte gouvernemental. Dans la foulée, les Emirats arabes unis, le Bahreïn, l’Arabie Saoudite, le sultanat d’Oman, le Qatar et le Koweït se démarquaient des libellés et des concepts contraires à la charia islamique. Quant à certaines démocraties, elles avaient déjà capitulé en reconnaissant la religion comme «valeur intrinsèque des êtres humains», qui «peut aider à promouvoir la dignité» et «éliminer le racisme».
Pour l’Organisation de la conférence islamique qui tient la dragée haute dans les instances internationales (et qui est représentée par le Pakistan au Conseil des droits de l’homme), les femmes doivent être valorisées, protégées et respectées, mais la sexualité hors mariage pénalisée et l’avortement considéré comme une «exécution extrajudiciaire». Pour les nouveaux chantres des droits humains, si les femmes sont exploitées sexuellement, la faute en revient aux féministes occidentales qui ont favorisé la transformation des femmes en objets sexuels et tout ce qui s’ensuit : pornographie, viol, prostitution, lesbianisme.
La conférence Durban II - dont le comité préparatoire est présidé par la Libye avec comme vice-présidence notamment l’Iran - ne fera qu’entériner ces régressions idéologiques à l’œuvre depuis sept ans, qui se sont encore aggravées lors des négociations sur le texte de la Conférence. Le président Sarkozy a affirmé, lors de son discours d’investiture le 6 mai 2007, que la France n’abandonnerait pas les femmes opprimées dans le monde. La France ne doit pas cautionner la mise en avant des religions et l’attaque de la liberté d’expression dont les femmes sont toujours les premières victimes.
Coauteur de : les Dessous du voile, 1989-2009, vingt ans d’offensive islamique contre la République laïque (éd. Ripostes).
LDIF : http://www.ldif.asso.fr
Chronique
Il ne faut pas déserter Durban II, par Caroline Fourest
LE MONDE | 13.03.09 | 14h18 • Mis à jour le 13.03.09 | 14h18
http://carolinefourest.wordpress.com/2009/03/15/il-ne-faut-pas-deserter-durban-ii/
Il y a bien des raisons de redouter la conférence contre le racisme qui s'annonce à Genève du 20 au 24 avril. Ceux qui ont assisté à la première édition, à Durban (Afrique du Sud), en septembre 2001, ont encore en mémoire la prise en otage du forum des ONG par des groupes tiers-mondistes pro-islamistes et antisémites, les tracts regrettant Hitler, l'exposition de caricatures antisémites... Près de dix ans après la fin de l'apartheid, nous étions venus parler du racisme. Et nous n'avons entendu parler que d'Israël.
Est-ce une raison pour encourager l'Union européenne à suivre les Etats-Unis, le Canada et Israël, qui souhaitent boycotter la conférence de suivi ? En théorie oui. En pratique, les choses sont plus complexes. Les intellectuels ont bien raison d'alerter. Les diplomates ne doivent pas déserter.
D'abord, parce que la conférence se déroulera à Genève... sans forum des ONG. Si des débordements ont lieu dans les couloirs, ils seront encadrés, au pire révélateurs. Enfin et surtout, il ne s'agit pas d'un vrai Durban II, mais d'une simple conférence d'examen, destinée à faire appliquer la plate-forme adoptée par les Etats en 2001.
A l'époque, grâce à la vigilance et à la bataille de certaines délégations - notamment aux efforts conjoints de l'Afrique du Sud et de la Belgique, restée dans la bataille - cette plate-forme d'action contre le racisme a limité les dégâts. Fait rare, elle a refusé le texte inacceptable venant du forum des ONG. Cela n'aurait pas été possible si les pays européens avaient suivi les Etats-Unis et quitté eux aussi la conférence au milieu du gué.
Mais soyons clairs, cette plate-forme n'est pas bonne. Ultraminoritaires, les pays simplement soucieux de lutter contre le racisme ont dû céder à la surenchère et à la politisation voulues par certains pays. Le texte insiste sur la traite transatlantique, dans l'espoir d'obtenir des réparations financières, au risque d'esquiver la responsabilité de certains négriers noirs ou arabes. Il parle d'"islamophobie", au risque de confondre la lutte contre le racisme avec une lutte contre le blasphème. Sans dire un mot des minorités religieuses opprimées dans les pays musulmans au nom de la charia. Israël est le seul pays cité. Comme si la mort de civils palestiniens relevait du racisme et non de crimes de guerre liés à un conflit territorial.
Il ne dit rien des chasses aux homosexuels au Sénégal, ni de leur pendaison en Iran. L'histoire retiendra la longue liste de ces pays qui refusent de faire cesser l'homophobie ou le sexisme au nom du respect des cultures, consacré par la plate-forme de Durban.
La plupart des ajouts proposés par le Mouvement des non-alignés, l'Union africaine et le groupe des pays musulmans visent à aggraver ce texte. Ils insistent notamment pour élargir la lutte contre le racisme à la "diffamation des religions". Ce qui reviendrait à mettre les droits de l'homme au service de la protection des religions, au détriment de la liberté d'expression. Inacceptable.
L'Union européenne en a conscience et ne cédera rien là-dessus. Ses lignes rouges sont clairement établies : la question des réparations de l'esclavage ne doit pas être instrumentalisée, celle du Moyen-Orient ne doit pas donner lieu à surenchère, et le concept de "diffamation des religions" doit être écarté. Si l'une de ces lignes rouges est franchie, elle aura bien raison de briser le consensus et de ne pas cautionner. Mais pour l'instant, le processus est en cours. La négociation peut encore aboutir à un texte court, qui s'en tiendrait à la mauvaise déclaration de Durban, comme base de travail.
Mépriser cette négociation ne permettrait pas d'expliquer au monde la position de l'Union européenne. Il ne s'agit pas de déserter la lutte contre le racisme, mais de résister à son instrumentalisation. Le risque serait surtout d'affaiblir un peu plus le multilatéralisme, dont nous avons tant besoin pour préserver l'universalisme et renégocier un jour cette plate-forme.
Caroline Fourest
Article paru dans l'édition du 14.03.09.
TRIBUNE LIBRE
Article paru le 14 mars
2009
L’HUMANITÉ DES DÉBATS
Les religions n’aiment pas les droits des femmes
PAR GENEVIÈVE
FRAISSE, PHILOSOPHE (*).
Comment le Vatican peut-il condamner l’IVG d’une fillette violée ?
Le Vatican a du mal avec l’Holocauste : du mal parce qu’il n’a pas
brillé, au XXe siècle, pour le dénoncer ; du mal parce qu’il est capable de soupeser avec légèreté, au XXIe siècle, le négationnisme d’un de ses prélats. Or depuis longtemps, nous le savons,
les militants anti-avortement dénoncent l’IVG comme un acte similaire à l’Holocauste. Nous sommes des « survivants », clament les pro-vie, car nous avons survécu à la contraception et à
l’avortement, meurtres de masse. Le Vatican, en 2009, aggrave encore les choses : la négation de l’Holocauste y semble mieux admise que l’avortement d’une gamine. Oui, face à l’histoire
brésilienne d’excommunications en série pour l’avortement de cette fillette, violée, enceinte de jumeaux à neuf ans, la question principale vise l’Église, dans sa splendeur vaticane, et par voie
de conséquence ceux qu’elle entraîne avec elle, les catholiques… On les dit malheureux, furieux contre leur hiérarchie… Répétons-le : le lien entre les deux affaires n’est pas anecdotique,
ou simple coïncidence : l’extermination des juifs serait moins grave que la destruction de cellules vivantes sans visage.
Ensuite, en ce XXIe siècle où les religions sont à l’honneur, réfléchissons à ce qu’elles font aux femmes. Ma question est simple : quelle religion pense sérieusement le droit des femmes ? Il y a celles qui refusent l’avortement, l’habeas corpus des femmes, maîtrise de la reproduction, et il y a celles, parfois les mêmes, qui refusent la prêtrise aux femmes, c’est-à-dire la parité, dont je rappelle la signification : le partage du pouvoir de décider et d’agir pour le bien commun. Du côté de la liberté individuelle, de la propriété du corps, et du côté du collectif (comment imaginer et gouverner le monde), les religions préfèrent penser « pour » les femmes plutôt que de les laisser penser « par » elles-mêmes… Allons-y sans détour : aucune religion ne pense l’égalité des sexes, aucun des trois monothéismes notamment. Chrétiens, juifs, musulmans louvoient tous à leur façon pour éviter cette question brutale : l’égalité, doublée de la liberté, pour tous et toutes. On me répond toujours que tout est dans la nécessaire et délicieuse « complémentarité » des sexes ; manière de formuler, avec bonne conscience, toutes sortes de disparités.
Venons-en, enfin, à l’actualité politique : je n’écris pas ces lignes pour pester contre les religions en général, et leur traitement des femmes en particulier. J’écris pour expliquer que lorsque les féministes s’insurgent contre telle ou telle obligation liée à la religion musulmane, port du foulard ou polygamie, elles savent que la religion chrétienne, aujourd’hui l’Église catholique, peut être tout autant discriminante. Elles connaissent évidemment le soupçon, non négligeable, de bien-pensance colonialiste. Mais elles se savent dans le même bateau, embarcation si fragile du droit des femmes… Voyez d’ailleurs le peu de considération, pour ne pas dire le mépris, accordée par notre gouvernement au Planning familial.
Elles se mettent donc dans le même bateau car l’histoire leur enseigne la vigilance. Le droit des femmes ne s’exporte pas ? Mais il ne se fractionne pas non plus. Et partout, dans le monde, on peut s’en emparer. Ce n’est pas l’Occident et son universalisme qui nous intéressent, ce sont les principes d’égalité et de liberté.
(*) Derniers livres parus en 2008 : Le privilège de Simone de Beauvoir, Actes Sud et L’Europe des idées, France Culture/L’Harmattan.







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